Et si on parlait d'art ?
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Un conte de fées moderne - 20/08/04

Il était une fois, dans un merveilleux château, une belle princesse endormie. Depuis 100 ans déjà, elle attendait le baiser de son prince charmant qui la ramènerait à la vie...
Mais les saisons s'écoulaient, la forêt se faisait plus dense, les murs se fissuraient... le temps faisait son ouvrage mais de prince, toujours pas !
La belle dormait et rien ne venait perturber son sommeil, pas même la tristesse ou le désespoir. Elle n'attendait même pas, elle dormait.

Et puis... peu à peu les choses changèrent... La forêt était peuplée de bruits étranges... les arbres criaient sous les coups de haches, la fumée s'élevait à l'horizon, les bois se transformaient en clairières, puis en plaines, le progrès était en marche...

Un jour, il n'y eut plus de forêt du tout, et lorsque le dernier rempart d'arbre tomba, des dizaines d'ouvriers incrédules virent apparaître sous leurs yeux ébahis un château en ruine, un vrai château de contes de fées, dont il n'était fait mention sur aucune carte.
Les travaux furent donc stoppés et on alla vite prévenir l'ingénieur en chef... C'est que... ce vestige du passé devenait bien encombrant pour la voie de chemin de fer qui devait passer à cet endroit là !
L'ingénieur vint donc voir le château, téléphona à l'entrepreneur et attendit les ordres.
L'entrepreneur vint donc voir le château, téléphona au préfet et attendit les ordres
. Le préfet vint donc voir le château, téléphona au président de la région et attendit les ordres.
Et de chef en chef, de coup de fil en coup de fil, tout le monde vint voir ce château apparu de façon si impromptue sur la marche du progrès.

Ce qui était le plus étonnant c'est que jusqu'à présent, aucune d'entre elles n'osa pénétrer à l'intérieur de ces murs. Alors que dans la plus haute tour du château, la belle attendait toujours son prince...

Quand ce fut le tour du ministre en personne de se déplacer, il fallut bien prendre une décision ! Il pouvait certes en faire appel au président, mais ce serait faire preuve d'une trop grande frilosité.
Il fut donc décidé de mander une équipe de chercheurs, d'historiens... qui examineraient le château, pièce par pièce, et même pierre par pierre s'il le fallait mais qui devraient de toute façon conclure que le bâtiment n'était d'aucun intérêt historique quel qu'il soit et qu'il pouvait être démoli sans regret.
A-t-on déjà vu l'histoire faire obstacle à la modernité ? Non ! Jamais ! Et ça n'est pas ce château là qui deviendra la porte ouverte à tous ces contretemps potentiels !

Et c'est un lundi de septembre, dans le froid et la pluie qu'un petit groupe d'historien pénétra pour la première fois dans l'enceinte du château.
Se dire que peut-être nul être humain n'avait franchi ces murs depuis des siècles a de quoi impressionner même le plus blasé des savants !
Mais que dire alors de leur réaction quand ils se décidèrent à montrer en haut du donjon et trouvèrent une ravissante jeune femme endormie, paisible, habillée d'une magnifique robe de princesse ?
Il faut le reconnaître, une telle découverte a de quoi surprendre ! Et elle surpris !

Au début, les historiens crurent à une farceuse, ou à une folle...
Mais en effleurant les rideaux du lit, ceux-ci tombèrent en poussière ! Comment aurait-elle pu se glisser là en les laissant intacts ?
Et quand ils la secouèrent pour la réveiller, ils la trouvèrent froide, glacée même.
Mouvement de recul, serait-elle morte ?
Mais non, son pouls bat... faiblement... très faiblement... une pulsation infime... tellement faible que nul être humain n'est censé vivre avec un pouls si faible... mais pourtant, elle est là, vivante, s'accrochant au fil de sa vie.

Nouveaux coups de fils, aux pompiers, à l'ingénieur, à l'entrepreneur, au préfet, au ministre... et les journaux s'en mêlent : un château fraîchement découvert déjà en passe d'être démoli, une mystérieuse inconnue retrouvée dans un état critique... il y a de quoi se poser des questions !
Et encore plus quand les premiers rapports d'hôpitaux tombent, quand les anomalies sont découvertes les unes après les autres... quand la logique même voudrait que cette femme soit morte... quand enfin, les historiens découvrent dans la bibliothèque du château la légende de la belle endormie...

Etait-ce donc elle ? La légende serait-elle vraie ? Et pourquoi son prince charmant n'est-il pas venu la réveiller ? Pourrait-elle toujours être réveillée ? Et par qui ?
Ce fut le tour de la presse à scandale de s'emparer de l'affaire, chacun pariant sur un prince ou un autre pour réussir à lui rendre vie.
Et effectivement, les princes se succédèrent... Pas tous certes, mais nombreux furent ceux qui voulaient tenter l'expérience. Après tout, si la légende était vraie et qu'il arrivait à la réveiller, ne serait-il pas reconnu immédiatement comme un vrai prince charmant ? Un prince de légendes ? Un prince de contes de fées ? Une star enfin !

Pour le maître d'oeuvre en revanche, les choses se compliquaient... Si cette légende était vraie, cette femme était la propriétaire légitime du château, puisque l'on pouvait raisonnablement penser que, depuis le temps, ses royaux parents n'étaient plus de ce monde.
Ce qui impliquait de lui acheter le château pour pouvoir le démolir et continuer la voie de chemin de fer. Mais comment acheter un bien à quelqu'un qui dort depuis des siècles et des siècles ?
Et légalement même, comment justifier un tel cas ?

Vint alors le tour des experts en tout genre. L'intérêt historique du château, la légitimité de la princesse, la valeur immobilière du terrain, les droits de successions, tout cela était consciencieusement épluché, détaillé, exploré... Il ne fallait pas laisser passer la moindre faille que la partie adverse pourrait exploiter en sa faveur.

Car il y avait en effet deux parties ! Ceux qui voulait démolir le château pour construire la voie de chemin de fer et ceux qui voulaient qu'un prince réveille la princesse d'un doux baiser et que le conte de fée se poursuive...

Et puis il y eut le trésor public qui eut son mot à dire... Un château et un terrain estimé aux alentours de 3 millions d'euros, l'impôt sur la fortune, des années et des années d'arriéré !
Voilà notre princesse ruinée !
Le château fut donc mis en vente au profit de l'Etat... L'Etat qui s'empressa de l'acheter pour le faire démolir et construire enfin cette ligne grande vitesse.

Les princes se lassèrent de tenter leur chance pour une princesse sans le sou...
La presse se retira de l'affaire...
L'hôpital ne voulu plus garder cette femme qui ne leur rapportait plus de publicité...

Et personne ne su plus quoi en faire !
Car après tout, on ne pouvait même pas la débrancher et la laisser mourir puisqu'elle n'avait besoin d'aucune assistance de quelque sorte que ce soit !
La faire mourir alors ? Cela soulèverait de nouveau la grande question sur l'euthanasie et il n'y aurait aucun parent proche pour soutenir cette décision...

Que faire ? Qu'en faire ?

La question traîna un temps... Juste ce qu'il faut pour être sûr que plus personne ne s'intéresserait à elle...
Et puis un jour, on se rendit compte que le lit qu'elle occupait à l'hôpital était vide.
Quelques esprits romantiques se dirent qu'un prince était venu la chercher pendant la nuit et l'avait réveillé d'un doux baiser.
Mais la majorité ne se posa même pas la question, ou plutôt ne voulu pas se poser la question, de peur d'y trouver une réponse trop gênante.

Mais alors qu'est devenue la belle au bois dormant ?
Elle dort toujours, bien sûr, exposée dans une vitrine par un millionnaire excentrique, adepte des musées des horreurs et du bizarre...
Elle n'est plus dans son château, son prince charmant ne viendra sans doute jamais, elle n'est plus qu'un objet parmi tant d'autres... mais qu'importe puisqu'elle dort et que dans ses rêves les hommes n'exposent pas les princesses en vitrine.

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