Et si on parlait d'art ?
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Un bateau - 15/12/07

J'ai longtemps regardé la mer. Assise à ma fenêtre, je regardais passer les bateaux. Où allaient-ils ? Que faisaient-ils ? Et au travers de chacun d'eux, je me posais mille questions.
Et si leurs ventres abritaient quelques amours cachées ?
Et si l'un d'eux transportait une missive secrète gage de bonheur ?
Et si leurs buts étaient une nouvelle vie en quelque paradis ?
Et si ... ?
Et si ... ?
Et si ... ?

Si vous saviez le nombre de vies qu'à ma fenêtre j'ai rêvées. Pour moi, ces bateaux étaient l'évasion, un ailleurs improbable, un but terriblement lointain.
Et dès que le doute s'emparait de moi, dès que la vie semblait trop lourde à mes bras, je me postais à ma fenêtre et j'attendais.
Et immanquablement, il s'en présentait un.
Gros cargo porteur de trésors ou petit voilier tout gréé, il y en avait toujours un pour passer et me faire rêver à la liberté.

Libre pourtant je l'étais. Sans famille, si peu d'amis.... Un travail nomade, un appartement de location.... Je pouvais, à vrai dire, vivre où bon me semblait. Mais une telle liberté fait peur et je m'inventais mille verrous.

C'est étrange comme il est aisé de se convaincre que l'on n'a pas de liberté.
Combien d'hommes aspirant à la l'évasion s'entêtaient à voir leurs portes de prison fermées ?
Qu'il peut-être rassurant de ne pas avoir à se demander où nos pas vont nous porter. Quatre murs, une porte, juste une fenêtre sur la liberté. Pas de doute, pas d'angoisse, pas de question. Simplement le sentiment rassurant d'avoir un guide omniprésent.

Et pourtant, à chaque fois que je me trouvais à ma fenêtre, une voix criait en moi.
"Mais que fais-tu là ? Va les rejoindre ! Cours ! Vi ! Tu es libre, ne l'oublie pas."
Et plus elle criait, plus je l'étouffais. Non, cette liberté, je n'en voulais pas !
Etre libre, c'est ne pas savoir de quoi demain sera fait.
Etre libre, c'est se battre pour le rester.
Etre libre, c'est ne plus jamais s'intégrer.
Marcher la tête haute au milieu des dos courbés, se faire remarquer, se faire rejeter.

Rejetée, je l'étais déjà. Peut-être que la liberté criait trop fort en moi.
Mais il y avait cette peur, cette peur insensée, incontrôlable, primitive, ancestrale, une peur qui ne nous a plus quittée depuis le fond des âges, lorsqu'Adam fut chassé du paradis.

Peur de qui ? Peur de quoi ? De l'inconnu, des pourquoi.... tant de chose ma foi...

Mais il y avait cette fenêtre... cette fenêtre qui me narguait les jours de brume....
Des silhouettes éthérées passaient et j'étais encore plus éprise de les retrouver.

Je me rappelle encore de ce cargo fantasmagorique... déchirant la brume de sa coque acérée, il s'était présenté à moi dans un éclair étonné.
Cargo rouillé, pourri, sentant la mort et l'ennui, un cargo à faire peur, un cargo contaminé par les pires maux de la société.
Et pourtant, j'étais fascinée.
Son côté morbide m'attirait. Il était ma mort, il était ma fin et il était venu à moi tout d'une fois.
Nous nous sommes rencontrés, reconnus... sa sirène hurlante semblait s'adresser à moi pour me dire '"Je sais comment tu finiras."
J'en ai tremblé, jusqu'au plus profond de mon âme.
Et puis la brume s'est refermée et l'apparition a cessé.

Bateau, bateau ! Où es-tu ? Cette rencontre, t'en souviens-tu ?

Moi, je n'ai pas hésité, j'ai attrapé un manteau et je suis partie sur le port pour le voir encore.
Bateau, où es-tu ? Pourquoi te caches-tu ?
Il n'avait pas accosté, il n'était pas non plus hier à quai.
L'avais-je donc imaginé ? Ca n'aurait été qu'un rêve éveillé ?

Pourtant, je m'obstinais et le lendemain, dès la première heure, je m'en allais au bureau maritime pour retrouver une trace de mon fantôme sublime.
L'on me pris sans doute pour folle. Décrire un cargo avec les mots de la passion est pour un fonctionnaire une pure aberration.
Mais à force de courage et de patience, je finis par voir arriver ma chance.
L'on connaissait ce bateau. C'était une très vieille machine vouée à la destruction. elle allait donc en dernière mission jusqu'à un chantier de démolition.

Je n'avais donc pas rêvé, ce bateau existait, tout comme était réel son chant funèbre.
J'eus envie de le revoir. Juste une dernière fois pour l'accompagner dans son dernier voyage.
Entendre crier sa carcasse et abriter son âme.

Vous me trouverez folle, peut-être. Mais je puis vous assurer que ce bateau avait une âme et qu'elle battait à l'unisson de la mienne.
Comme si quelque chose de puissant et de lointain me rattachait à lui.
Peut-être jadis eûmes nous la même vie ?

Encore une fois il me fallu batailler pour savoir où il allait.
Mentir, dissimuler, car nul ne comprendrait le but véritable de mon expédition.
Mais tout de même, je finis par obtenir l'information : les coordonnées du chantier de démolition.

St-Nazaire, lieu de ma naissance.
St-Nazaire, que je n'avais jamais connu, où je n'étais jamais allée et qui soudainement en moi résonnait.

Je rentrais chez moi, troublée. Et je m'aperçut que la nuit venait de tomber et que je n'avais ni mangé ni travaillé de la journée.
Qu'importe d'autres activités m'appelaient et le travail attendrait bien.

Faire mes bagages...
Réserver un billet de train...
Chercher des traces de ce navire...
En un clin d'oeil la nuit n'était plus qu'un souvenir...

C'est avec le regard fiévreux et l'esprit hagard que je montais dans le train au petit matin.
Plutôt que de prendre l'express jusqu'à St-Nazaire, j'avais opté pour une petite ligne qui longeait la cote.
Si j'avais bien estimé mon trajet, plusieurs fois nos routes allaient se croiser.

Je m'asseyais dans le train. Fébrile, impatiente.
Il devait y avoir quelque chose dans mes yeux ou mon maintien car les autres voyageurs me regardaient qui avec anxiété, qui avec peur, qui avec dédain.
Peut-être était-ce juste le vent de la liberté qui s'était mis à chanter. Comme une tempête soudaine, il avait tout balayé : doutes, angoisses, patientes attentes... il ne subsistait rien.
Ma vie était un champs de ruines sur lesquelles j'avançais fièrement, la tête dressée, mon bateau en étendard. Oui, maintenant j'y ressonge, peut-être étais-je libre à faire peur.
Libre, soit, mais aussi percluse de fatigue. La tension des dernières heures m'avait épuisée et bientôt je m'endormais.

Sommeil agité, rêves à foison. J'étais tour à tour bateau et océan. Nous faisions l'amour et nous défions le temps. Union charnelle, union divine, mon âme et celle du bateau ne faisaient plus qu'une, nos coeurs battaient à l'unisson et pourtant, tous les deux nous vivions.
Deux être unis et distincts, mêlés et séparés...
Dans cet acte se retrouvait un peu de la sainte trinité.
Ce qui est deux peut-être un, ce qui est un peut-être deux.
A moi venaient tant de révélations, tant de choses que j'avais toujours sues et pourtant jamais connues.

Je ne sais plus au juste ce qui s'était passé. longtemps, longtemps, j'ai rêvé. J'étais dans le train, partie retrouver mon amour et les mystères de la vie un à un m'apparaissaient.
C'était tellement intense, tellement fort. Chacune de mes cellules en vibraient.

Je crois qu'à ce moment j'ai crié et puis le train s'est arrêté.
Coupure d'électricité !

Péniblement, j'ai ouvert les yeux, dans le wagon il n'y avait plus âme qui vive.
J'ai regardé par la fenêtre, la nuit n'était pas loin de tomber. Mais où donc étais-je ? Mon voyage devait finir à 14h et là le soleil se couchait...
Je n'étais donc pas descendue ?
Un frisson glacé me parcouru l'échine.
Mon rendez-vous, j'avais raté mon rendez)vous !è Et je me trouvais coincée dans ce vieux train tandis que mon amours allait mourir au loin !
Je vous épargne tous les noms dont je me suis gratifiée mais ma rage envers moi ne décroissait pas.

Au bout d'un moment, je me suis tout de même calmée et je me suis levée.
J'ai parcouru le train à la recherche d'un renseignement mais celui-ci était étrangement désert et froid.
Je marchais toujours, cependant, espérant pouvoir au moins rencontrer le conducteur.
Arrivée à la tête du train, celui-ci, effectivement, m'attendait. C'était un vieux monsieur au regard rieur. Ses yeux pétillaient de malice, sa bouche se redressa en un sourire quand il me vit arriver.
"Félicitations mademoiselle ! Je ne pensais pas que vous auriez assez de force pour arrêter ce train"
J'ai du alors le regarder avec un regard stupide et bête car il s'empressa d'ajouter quelques explications.
Décidément, je ne comprenais pas. Où étaient passés tous les autres gens ? Où étions nous ? Pourquoi le train ne repartait pas ?

A court d'idée et devant l'absurdité de la situation, je finis par lui dire la vérité.
"Monsieur, j'ai rendez-vous avec les derniers instants d'un bateau et pour rien au monde je ne voudrais les rater".
Il a souri davantage, j'ai cru qu'il allait me rire au nez.
Alors il a tendu le bras vers une des fenêtre du train et m'a dit "Avec lui, peut-être ?"

Et là, mes jambes ont cessé de me porter.
Dehors, la brume était revenue, toute de vert vêtue, elle était irréellement belle. Et, se frayant de nouveau un passage parmi les éléments, vers moi il avançait.
Lui.
Mon bateau.
Nous nous retrouvions.
Face à face, enfin.

Face à face ??? Mais où se dirige-t-il donc ?
"Mais sur nous mademoiselle" répondit tranquillement le conducteur en réponse à ma question muette.

Affolée, j'ai couru à la fenêtre. Nous étions arrêtés sur un pont au milieu de l'océan et le bateau se dirigeait tout droit vers nous.

Je me suis retournée vers le vieil homme : "Pourquoi ?"
"Mais, c'est vous qui l'avez décidé".
Je ne comprenais pas.

Oh, bien sûr, il y avait une explication rationnelle : le train en panne sur un pont tournant qui ne peut plus tourner, la brume qui nous cache au bateau...
Oui, oui, bien sûr, mais pourquoi ?
Je restais les yeux rivés à la fenêtre contemplant ma mort. après tout, ne me l'avait-il pas annoncé dès notre première rencontre ?

Le vieux monsieur posa sa main sur mon épaule.
"Il est en votre pouvoir de nous faire repartir, vous savez. Ici se joue votre destiné"

Ma destiné ? Mourir pour un rêve ou retourner vers un monde insipide et froid.
Je ne pouvais détacher mes yeux du bateau. Malgré l'imminence de la catastrophe, je n'arrivais pas à avoir peur.
Lui et moi, jadis avions été réunis et il est juste que je meurs de sa main.
Il s'approchait encore et encore.
Et de nouveau se mit à résonner son chant.

Je couru jusqu'à la porte que j'ouvris. Je voulais le toucher, le sentir, le voir sans me cacher derrière le rempart d'une fenêtre.

Il vibrait, je vibrais, nous vibrions.
Il craquait, je craquais, nous craquions.

J'avais l'impression de pouvoir presque le toucher maintenant.
Alors, tout s'est arrêté.
Dehors, les oiseaux ont cessé de chanter, même la mer n'a plus bougé.
Plus un souffle, plus un bruit, je crois qu'à cet instant le temps s'est figé.

Je suis descendue du marchepied, allant jusqu'au parapet du pont.
J'ai tendu la main et j'ai caressé sa coque lisse et froide. En elle passait comme une sourde palpitation. Nous sommes restés longtemps à nous toucher.
Sa peau douce et chaude.
Son souffle hésitant.
"Est-ce bien ce que tu veux ?", me disait-il.
"Avec toi, par toi, oui", je répondais.
Combien de temps à duré cet instant ? Je ne sais... Je crois que c'est ce qu'on appelle un instant d'éternité. Oui, c'est cela, toute ma vie résumée en un instant immensément long.

Je me suis éloignée et suis remontée dans le train.
Je me sentais apaisée.
Je savais que ma décision serait la bonne, quelle qu'elle soit.
Mon esprit avait effleuré le sien et par cette simple main posée, nous nous étions unis pour l'éternité.

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